Existe-t-il un ou des modèles de décolonisation ?
La décolonisation se caractérise par l’accès à l’indépendance d’un pays colonisé par les puissances européennes, que ce soit de manière pacifique ou par la violence, et par la mise en place d’un gouvernement indépendant de la métropole. Il s’agit donc d’un processus social et politique. Le mot « décolonisation » à été utilisé pour la première fois en Grande Bretagne en 1932 (dans Crumbling of Empire par M. BONN), alors qu’il n’apparait que 20 ans plus tard en France, en 1952, énoncé par H. LABOURET dans « colonisation, décolonisation et indépendance ». Cet écart dans le temps montre-t-il une différence dans l’approche de la décolonisation entre les deux plus grandes puissances coloniales ? Bien souvent, on oppose schématiquement deux modèles de décolonisation : Le modèle Britannique et le modèle Français. La Grande Bretagne, qui a accepté l’idée que les colonies deviendraient indépendantes, a permis l’indépendance des ses colonies plus tôt et de manière pacifique. L’Inde, pourtant considérée comme le « joyaux de la couronne », en est l’exemple type. A l’opposé, la France est peu encline à céder ses colonies, et cette attitude intransigeante aura pour conséquence des décolonisations marquées par la violence : les nombreux morts en Indochine ou en Algérie en sont la preuve. Mais considérer ces deux modèles comme véridiques, sans les nuancer, serait oublier les nombreux morts au Kenya ou en Rhodésie, tous deux des colonies Anglaises, et aussi l’Afrique noire française, qui à accédé pacifiquement à l’indépendance. Le concept de modèle implique aussi le sens de l’exemple à suivre. Nous verrons alors si certaines décolonisations peuvent servir d’exemple.
Dans ce cas, il est légitime de se demander si les modèles Britanniques et Français sont réellement des modèles, ou s’il n’en existe pas d’autre ?
Pour cela, nous étudierons dans une première partie les limites de ces deux modèles (I), avant de nous demander quels autres modèles de décolonisation peuvent être valables(II).
I. Les modèles français et Britanniques :
1) Angleterre : Le Kenya et la Rhodésie : décolonisation s violentes
2) France : -La décolonisation d’Afrique noire pacifique
-La Tunisie et le Maroc : décolonisation relativement pacifiques
3) Quid des autres métropoles ?
II. Vers d’autres modèles de décolonisation ?
1) Les décolonisations dépendantes de la guerre froide ?
a. L’exemple de l’Indochine
b. Cuba
2) Différences entre les colonies « stratégiques » et les autres :
a. Exemple de l’Algérie ou du Kenya
b. Contre exemple : L’Inde « joyaux de la couronne »
3) Modèles de décolonisation réussie ?
a. L’Inde ?
b. L’Afrique noire ?
c. Les dominions ?
Le modèle de décolonisation Britannique est souvent représenté comme pacifiste, et progressiste : il est vrai que la Grande-Bretagne a bien souvent compris que la décolonisation était un processus inéluctable, et dès 1867 favorise l’évolution de ses colonies de peuplement vers l’indépendance interne avec le statut de dominions. Mais ce n’est pas le cas de toutes ses colonies, le Kenya étant l’exemple le plus frappant. Le Kenya, qui était une importante colonie de peuplement anglaise, est en prise à la guérilla. En 1952, la Grande-Bretagne choisit l’option de l’affrontement en écrasant dans le sang la révolte MAU-MAU/ un groupe nationaliste radical d’indigènes, réclamant les terres récupérées par les européens après l’expropriation d’indigènes. Face à l’augmentation des violences, qui entrainent de féroces répressions, l’Angleterre ne se résout qu’en 1959 à ouvrir des négociations qui aboutiront quatre ans plus tard à l’indépendance du Kenya. Il aura fallu dix ans pour que les Britanniques consentent à se séparer de leur avant-poste en Afrique noire.
Du côté Français, la décolonisation n’est pas acceptée : après la guerre, une majorité de français pensent que sans son empire colonial, la France ne peut pas être une grande puissance. Ce refus de l’indépendance sera caractérisé par des guerres violentes, en Indochine, ou encore en Algérie. Mais ce n’est pas à chaque fois que la France refusera obstinément d’accorder l’indépendance à ses colonies : les protectorats de Tunisie ou du Maroc ont obtenu l’indépendance de manière relativement pacifique, malgré des heurts, il n’y a pas eu de véritable guerre. Mais c’est l’indépendance de l’Afrique noire qui reste l’exemple parfait. En 1956, la loi cadre Defferre, qui offre aux pays d’Afrique noire une certaine autonomie (Le suffrage universel direct avec une assemblée au pouvoir législatif et exécutif), et la formation de cadres administratifs et politiques est un grand pas vers une future indépendance. Il faut tout de même souligner que l’Afrique noire n’avait pas de réel enjeu stratégique pour la France, et qu’elle fut même un fardeau plus qu’une source de revenus lors de la guerre d’Algérie. Parallèlement, les élites africaines avaient conscience du sous-développement de leurs pays, et si elles souhaitaient l’autonomie, elles savaient que l’indépendance pourrait être risquée. Ceci peut permettre d’expliquer la pacifique indépendance de ces pays en 1960, après qu’ils soient rentrés en 1958 dans la communauté Française crée par De Gaulle.
Il faut enfin souligner que, bien que la France et l’Angleterre fussent les deux grandes puissances coloniales, elles n’étaient pas les seules : les Pays-Bas, qui possédaient l’Indonésie, la Belgique ayant le Congo Belge, le Portugal… ces pays ne peuvent pas se ranger sous l’un ou l’autre des modèles.
Les modèles Britannique et Français ne sont donc pas à proprement parler des « modèles », puisqu’ils ne sont pas respectés dans tous les cas, et n’englobent pas la totalité des processus de décolonisations. Il convient alors d’étudier d’autres « modèles » de décolonisation, en se demandant si ceux-ci sont valables.
Tout d’abord, il faut replacer la décolonisation dans le contexte de la guerre froide. Le bloc communiste, fondamentalement contre la colonisation (« l’impérialisme est le stade suprême du capitalisme », Lénine) et souhaitant affaiblir les puissances européennes, va financer les soulèvements indépendantistes se revendiquant marxistes (ce qui était souvent le cas). A l’opposé, les Etats-Unis, pourtant contre la colonisation eux aussi, vont aider les métropoles européennes dans leurs luttes contre l’indépendance, de peur que les anciennes colonies ne deviennent des satellites de l’URSS. La décolonisation a donc pu dépendre de la logique bipolaire dominante durant cette époque. La guerre d’Indochine est un bon exemple, opposant la France aidée par les Etats-Unis aux indépendantistes dirigés par Ho-Chi-Minh et aidés par la Chine et l’URSS communistes, qui fournissaient finances et armement. De la même manière, la révolution cubaine a été fortement soutenue par l’URSS.
La décolonisation peut aussi être considérée du point de vue de l’importance stratégique de chaque colonie. Les colonies de peuplement, où le poids des colons était très important, ou bien les colonies ayant une importance stratégique ou économique, ont bien souvent dû se battre pour accéder à l’indépendance. Les exemples sont nombreux, de l’Algérie Française au Kenya Anglais en passant par l’Indonésie des Pays-Bas. Mais dans ce cas, il faut se demander pourquoi l’Inde, pourtant « Joyaux de la couronne » Britannique, a accédé aussi facilement à l’indépendance dès 1947, et ce de manière pacifique.
L’Inde, qui a accédé rapidement et de manière pacifique à l’indépendance, malgré sa place particulière dans l’empire Britannique, serait-elle un modèle de décolonisation à suivre ? Effectivement, sa décolonisation a été rapide et non-violente, mais sa partition a ensuite conduit à des millions de morts, dans les déplacements de population et les affrontements sanguinaires entre musulmans et hindous. L’Afrique noire, pourtant décolonisée pacifiquement, connait encore actuellement des problèmes de sous-développements, et a souvent connu des guerres civiles ou des dictatures, comme dans l’ancien Congo Belge. Les dominions, qui semblent une forme réussie de décolonisation, ont eux aussi subits de graves problèmes : l’apartheid en Afrique du sud, la ségrégation officieuse des indigènes en Nouvelle-Zélande ou en Australie, toujours présents de manière diffuse sous forme de racisme. Il n’y a donc pas en réalité de modèle de « bonne » décolonisation, si celle-ci a été pacifique, le sous-développement des pays, le manque de cadres formés, les différentes ethnies se partageant un même pays, ont bien souvent amené des guerres civiles, des dictatures, ou de graves problèmes de pauvreté, encore d’actualité.
Il existe donc une pluralité de « modèles » de décolonisation, en réalité différents pour chaque colonie : une telle multitude de « modèles » nous permet d’affirmer qu’il n’y a donc pas de véritable « modèle de décolonisation ». Il n’existe pas non plus de « bonne » décolonisation, c’est-à-dire d’exemple, de modèle, à suivre, chaque accès à l’indépendance ayant apporté son lot de problèmes au nouveau pays.















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